mercredi 11 mars 2009

Black Mamba, Outre-Monde, Lunatique et les autres

La nouvelle est-elle une forme d’expression typiquement anglo-saxonne ? D’un point de vue historique, la réponse est à l’évidence non. Nous avons eu en France d’excellents et grands nouvellistes. Balzac, Flaubert, Théophile Gautier, Maupassant se sont notamment illustrés dans ce domaine au 19ème siècle. Alors comment se fait-il que le genre soit ensuite tombé en désuétude dans notre beau pays et soit devenu une spécialité littéraire anglo-saxonne ?
Les raisons sont sans doute multiples, mais il est probable que les auteurs ont jugé que le format du roman était mieux adapté pour embrasser les grands bouleversements sociaux et politiques du début du 20ème siècle. Plus respectable sans doute aussi.
Par la force des choses, face à l’ampleur des grandes œuvres romanesques (style les Rougon-Macquart), la nouvelle s’est trouvée dévalorisée et réduite à l’anecdote. Au divertissement.
Il en a été autrement outre-atlantique. L’entertainment, justement, a joué à fond. Pour assouvir un large public assoiffé d’aventure, de romance et de sensationnel, les magazines bon marché (les pulps) ont proliféré dès les années 20.
Ce développement, couvrant tous les genres (aventure, mystère, horreur, science-fiction, fantastique, western, sport, policier, érotique…), n’est certainement pas étranger au développement de la nouvelle.
Black Mask, Astounding Stories, Weird Tales, chacun dans leur style ont accueilli les débuts de grands auteurs de la littérature de genre. Raymond Chandler, Dashiell Hammett, ont débuté dans Black Mask, Lovecraft, Howard dans Weird Tales, Asimov ou Van Vogt dans Astounding stories…
Si on y regarde de près, pendant longtemps, tous les grands auteurs de Polar, de SF ou de fantastique ont fait leurs classes dans ces revues aux couvertures colorées et évocatrices. Ce sont elles qui leur ont permis de se faire les dents, de définir leur style, de construire les fondations de ce qui allait devenir ensuite leur œuvre romanesque. Van Vogt, Simak, Farmer, Bradbury, Asimov, ont souvent jeté les bases de leurs grands romans dans des nouvelles. Sans les revues qui les ont accueillis, il n’y aurait pas eu La Faune de l’Espace, Demain les Chiens, Le Fleuve de l’Eternité, Chroniques Martiennes ou Fondation.
Aujourd’hui encore, même s’il a grandement diminué, le nombre de revues anglo-saxonnes reste supérieur (et de beaucoup) à celui des revues françaises. Savez-vous que Ellery Queen's Mystery Magazine et Alfred Hitchcock's Mystery Magazine continuent de paraître Outre-Manche ? Qu’Amazing stories a survécu sous différents noms jusqu'à 2005 ? Que Fantasy and Science Fiction, né en 1949, est toujours de ce monde ? Tout comme Analog ! Quelle longévité !
Qu’avons-nous de notre côté en France ? Rien ou presque.
Pendant des années les magazines phares ont été Fiction et Galaxie dans le domaine de la SF et du fantastique et les éditions françaises Ellery Queen's Mystery Magazine et Alfred Hitchcock's Mystery Magazine, dans le domaine du policier. D’autres revues ont eu des existences plus ou moins brèves, je cite de mémoire mais j’en oublie sans doute : Satellite, Horizon du Fantastique, Polar, Le Saint Détective Magazine, Choc …
Hormis chez Fiction, la part de la fiction anglo-saxonne a toujours été prépondérante, les auteurs français (et européens) ne bénéficiant que de la portion congrue.
Et aujourd’hui ? On compte sur les doigts d’une main amputée du majeur et de l’index, les revues qui restent. Et encore, leur diffusion selon un rythme trimestriel, est souvent confidentielle. Les rares qui restent sont souvent inféodées aux maisons d’éditions qui les hébergent. On publie avant tout des auteurs maisons pour alimenter le buzz autour de leurs livres. Celles qui font le pari de rester indépendantes ne survivent malheureusement pas longtemps.
La faute à qui ? Au manque de lecteurs ?
Sans doute, mais pas seulement ! Je dirais également la faute au manque de contenu. Les revues actuelles privilégient les articles, les dossiers, les critiques, les éloges, les interviews… au détriment des fictions. Souvent plus de la moitié des pages est consacrée à ce blabla pseudo-journalistique. Le reste est réservé aux auteurs consacrés.
Ce que veulent les lecteurs ce sont des histoires, pas un énième panégyrique d’un auteur adulé et figé dans le formol. Pas un nouveau dossier sur les vampires ou sur Harry Potter !
Il est certain qu’un numéro de Ténèbres consacré à Stephen King ou a Richard Matheson, qu’un Faeries spécial Terry Pratchett, un Bifrost spécial Jack Vance se vendent mieux qu’un numéro « spécial nouvelle génération », mais il faut penser à la relève ! Un rythme de parution plus soutenu (mensuel) est aussi nécessaire pour fédérer des lecteurs et créer un effet d’entraînement.
Il faut donc ici rendre hommage à la myriade de petites revues et fanzines qui, en dépit des difficultés, ouvrent leurs portes aux amateurs et écrivains en herbe.
Merci à Black Mamba, à Lunatique, à Outre-Monde, à Ténèbres, à Borderline, à Géante Rouge et à toutes les autres revues qui continuent d’offrir à de nouveaux auteurs la possibilité d’être publiés et d’exprimer leur passion. Elles constituent un espace de liberté formidable.
Comme pour les papillons, leur vie est souvent éphémère. Elles sont animées par une poignée de passionnés, des bénévoles qui ne comptent pas leur temps.
Les grands éditeurs ne les connaissent même pas. C’est bien dommage. Pourtant, c’est là que se cache le renouveau de la SF, du Polar et du Fantastique. Les grands auteurs de demain. Les Jean-Pierre Andrevon, Philippe Curval, Michel Jeury, Pierre Bordage… pour la SF et les Didier Daeninckx, Jean-Patrick Manchette ou Jean-Claude Izzo, Frédéric H. Fajardie pour le Polar.
Alors qu’ils devraient faire leur boulot de dénicheur de talents, les éditeurs n’ont que dédain et mépris pour ces fanatiques qui font feu de tout bois ! Aux dernières Utopiales de Nantes, les pauvres étaient carrément relégués dans un couloir ! Comme des cousins pestiférés.
Alors, la nouvelle française, morte ?
Que nenni, le cadavre bouge encore !
A une époque où tout doit aller plus vite, à une époque de SMS, de Chat, d’interactivité, de forums…, la nouvelle me paraît plus que jamais moderne et adaptée.
C’est le format idéal pour les trajets en métro ou en RER. C’est le format idéal pour attendre quelqu’un à la terrasse d’un café. Le format idéal pour se détendre avant d’aller se coucher.
Il est grand temps qu’on lui réserve dans notre pays la place qu’elle mérite.
La nouvelle est une espèce en voie de disparition.
Ne la laissons pas mourir ! Défendons-là !

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